Rémunérations dans les banques : le vrai trader est à l'Elysée
5 août 2009
Il y a quelques jours, je soulignais, l'air faussement surpris, à quel point, en cette période de crise aiguë, les laboratoires pharmaceutiques se portaient fort bien, Tamiflu® et ses amis vous remercient. Aujourd'hui, ce sont les banques qui affichent fièrement leurs bénéfices retrouvés. Société Générale, BNP Paribas, Barclays ou CIC arborent un petit sourire aux coin des lèvres (qu'elles ont aussi charnues que leurs coffres sont ventrus) qui ne nous dit rien qui vaille.
A peine sortis d'une crise provoquée par les délires financiers de ces mêmes banquiers, nous voilà contraints de contempler le spectacle de leur bonheur retrouvé (avec notre argent[1]).
Et voilà qu'hier Libération achève de nous faire regretter l'age de pierre[2] en révélant le « scandale » du milliard provisionné par BNP en guise de cadeau de Noël 2009 à ses traders les plus joueurs méritants.
Mais la vérité, cher lecteur, c'est que le scandale est ailleurs. Évidemment, il est choquant que des milliards censés renflouer des banques aux abois en 2008 puissent être utilisés en 2009 à des rémunérations personnelles faramineuses. Bien entendu, la « moralisation » prétendument exigée par un gouvernement comme contrepartie aux aides publiques n'était qu'une farce pathétique.
Mais à quoi bon dénoncer le symptôme quand la pathologie est systémique ? Il n'y a pas de « moralisation » possible, le leurre de ce mot se démontre tous les jours. Il ne s'agit pas de « moraliser » le capitalisme, il s'agit d'y mettre des règles. C'est-à-dire des lois, pas des « gentlemen's agreements » auto-gérés dont l'affaire du jour nous prouve l'inefficacité.
Les médias, les commentateurs, les Experts La Défense des plateaux-télés : tous fustigent les banquiers ou leurs animaux de compagnie les traders, comme des irresponsables. L'erreur est grossière : l'escroc n'est pas à la banque mais au gouvernement. Le dissimulateur n'est pas sur les places boursières mais à l'Élysée, à Matignon, à Bercy et à l'Assemblée.
Car si la BNP peut « continuer comme avant », c'est que, malgré les effets de manche de gouvernants complices, rien n'a changé. Du reste, à Libération la BNP a tranquillement rétorqué qu'elle « respectait scrupuleusement les règles établies pour les bonus dans les banques telles qu’elles ont été établies par le G20 ». Je vous laisse juge des décisions impitoyables et définitives qu'un G20 aux muscles bandés a bien pu prendre pour que tout reparte six mois plus tard comme au bon vieux temps. Tristes gouvernants de la planète, incapables malgré une crise d'une ampleur sans précédent de se réapproprier un pouvoir qu'ils ont abandonné depuis des décennies aux financiers.
Le Parti Socialiste lui, par la voix d'un communiqué justement outré ce soir, pointe les carences de l'État qui « n'est pas entré au capital des banques » renflouées il y a quelques mois. Nous progressons, le portait-robot du coupable commence à être ressemblant. Le trader n'est qu'un vague complice et le banquier un pauvre chef de bande à côté du laisser-faire du parrain gouvernemental.
Toutefois, le PS fait erreur : dans le cas de la BNP, l'Etat est justement entré dans le capital de la banque : en mars dernier, avec plus de 5 milliards d'euros d'actions achetées, il en est même devenu le principal actionnaire : 17% du capital. Mais, il faut écarquiller les yeux pour le croire, l'État a fait le choix de ne pas siéger au conseil d'administration ! Oui, ami lecteur, Sarkozy-Fillon-Lagarde ont fait de l'État un actionnaire principal qui ne veut pas administrer la BNP[3] : ne pas y mettre le nez, ne pas peser sur les orientations prises... et donc sur les modes de rémunérations de la banque !
Aussi, à Christian Estrosi qui pousse l'enfumage jusqu'à préciser que « ce n'est pas le gouvernement qui vérifie si les banques respectent les règles en matière de rémunérations », je ne vois pas autre chose à répondre que : « Tu ne te foutrais pas légèrement de notre gueule, coco ? »
Double-jeu permanent entre mots dans les médias et vraie action en coulisse, novlangue néo-libérale où « vérité » de dit « propagande » et « contrôle » se prononce « désengagement », nous sommes là dans le schéma décidément classique de la droite : démanteler les possibilités d'actions de l'État pour mieux en montrer la carence, mieux démontrer l'indispensable laisser-faire de la sphère économique.
Notes
[1] Vie personnelle de l'auteur, avec de vrais morceaux pipoles dedans : Il y a une quinzaine de jours, mon aimable banquier (qui est aussi assureur, c'est vous dire s'il est honnête homme) me prélevait sa traditionnelle dime estivale : 12 €. Étant garçon fort organisé, j'ai pu, grâce à un incomparable rangement informatique dont j'ai le secret (bancaire ?), rapprocher cette somme de celle de 2008 : 7,50€. Je laisse quelques secondes au lecteur pour admirer la « très légère » inflexion du prélèvement de l'assuro-banquier : 60% ! Comme le clame fièrement la présentation des résultats de celui qui prend grand soin de mon argent, fournis aujourd'hui même à la presse ébahie: « Notre confiance dans la stratégie d’AXA se trouve renforcée par la solide performance du Groupe au premier semestre 2009 ». Tu m'étonnes...
[2] où pas un roi ne battait monnaie.
[3] Rappelons au passage que la crise a été d'autant plus bénéfique pour BNP qu'elle lui a permis au passage d'avaler Fortis, banque franco-belge qui ne valait plus que quelques roubles il y a un an. Et hop, une écrevisse de plus dans la musette.
- Par Etienne FILLOL
- - politique
- - Tags :

Commentaires
pierre Marcelle a eu cette bonne phrase:"Moraliser le capitalisme? Autant éssayer de convaincre un tigre de préférer de la laitue à de la viande..."
Bonjour,
je vois qu'on est dans la même banque, car j'ai moi aussi râlé auprès du Service Clients de cette banque-assurance qui a le privilège d'abriter mes comptes. 12euros par an vs. 7.50euros, pour ne pas faire grand-chose de plus...
Mais le scandale n'est pas là (encore que..), mais vient plutôt de ce que vous dénoncez dans votre papier :
- les banques, et le système financier dans son ensemble, agissement comme si rien ne s'était passé depuis 1 an et demi
- les dirigeants politiques (relayés par des médias dociles) n'ont absolument RIEN fait depuis le déclenchement de la crise financière (qui a frisé la crise systémique) pour changer le fonctionnement même du système, à part des mouvements de bras et du vent avec leur bouche (suivez mon regard...)
Souhaitons que davantage de citoyens s'en rendent compte, et vite.
Le problème est effectivement systémique, mais ce système - si l'on considère le système bancaire - est en place depuis plusieurs centaines d'années, avec les mêmes problèmes (cf. http://blog.le-miklos.eu/?p=761). Il n'y a pas vraiment lieu de s'étonner de leur pérennité, inhérentes finalement à certains traits de caractères bien humains qui ne changent pas...
@Miklos : le système n'existe pas tel quel depuis des centaines d'années : le capitalisme financier a été profondément bouleversé (et s'est radicalisé) après la chute du mur de Berlin, comme il a été profondément bouleversé (et s'est radicalisé) après la seconde guerre mondiale (en gros dans les années 60), comme il a été profondément bouleversé (et s'est radicalisé) après le krach de 1929... etc.
Non seulement nous avons connu un certain nombre de révolutions techniques (impossible d'imaginer le capitalisme financier actuel sans l'informatique, la carte de crédit, la dématérialisation de la monnaie qui s'en suit et les capacités de communication instantanée qui vont avec - je ne remonte même pas jusqu'à l'invention de la machine à tisser), mais c'est aussi politiquement que nous avons évolué, depuis à peine une dizaine d'année (le temps que les puissants prennent acte de la disparition du modèle concurrent à l'est) : les instances de décision politique se sont progressivement éloignées du cadre de l'Etat Nation pour s'incarner en Europe ou dans les organismes supranationaux non démocratiques (le FMI par exemple), et finalement le citoyen peut aujourd'hui avoir la culture politique la plus progressiste et militer dans les organisations les plus radicales, son pouvoir politique pèse de moins en moins sur la politique nationale de son pays d'appartenance, puisque cette politique nationale est elle-même de plus en plus déterminée par des décisions prises par ???? (au choix : parlementaires européens, économistes du FMI, lobbyistes professionnels... etc.). Et comme ces organismes supra-nationaux sont évidemment la caisse de résonnances des intérêts privés des puissants, il n'y a aucune raison pour que la politique ultra-libérale que nous connaissons aujourd'hui (Sarkozy est tout de même une anomalie historique dans notre pays, mais cette anomalie existe bel et bien) soit "naturelle" : elle est le produit d'une histoire, le fruit de l'approfondissement historique d'un système politique et économique spécifique. Je ne crois pas que beaucoup d'entre nous se sentent à l'aise dans ce type de société : cela n'appartient tout simplement pas à notre culture populaire, et c'est tout simplement la radicalisation d'un système qui nous est imposé de l'extérieur (je considère le gouvernement comme étant étranger aux préoccupations populaires, mais si le marketing et la manipulation font beaucoup).
Bref, pas de raisons de baisser les bras, il faut juste se renseigner et réfléchir à tout ça pour peu à peu se constituer une nouvelle culture politique. Internet est, à ce titre, une formidable avancée technologique : pour une fois, le pékin de base en profite un peu lui aussi.
ouais axa...faut changer de banque, elle est gore, pire que d'autres. C'est quand même ce qu'on fait de pire à droite en matière bancaire.