MoneyIl y a quelques jours, je soulignais, l'air faussement surpris, à quel point, en cette période de crise aiguë, les laboratoires pharmaceutiques se portaient fort bien, Tamiflu® et ses amis vous remercient. Aujourd'hui, ce sont les banques qui affichent fièrement leurs bénéfices retrouvés. Société Générale, BNP Paribas, Barclays ou CIC arborent un petit sourire aux coin des lèvres (qu'elles ont aussi charnues que leurs coffres sont ventrus) qui ne nous dit rien qui vaille.

A peine sortis d'une crise provoquée par les délires financiers de ces mêmes banquiers, nous voilà contraints de contempler le spectacle de leur bonheur retrouvé (avec notre argent[1]).

Et voilà qu'hier Libération achève de nous faire regretter l'age de pierre[2] en révélant le « scandale » du milliard provisionné par BNP en guise de cadeau de Noël 2009 à ses traders les plus joueurs méritants.

dostoievski_le_joueur_2.gifMais la vérité, cher lecteur, c'est que le scandale est ailleurs. Évidemment, il est choquant que des milliards censés renflouer des banques aux abois en 2008 puissent être utilisés en 2009 à des rémunérations personnelles faramineuses. Bien entendu, la « moralisation » prétendument exigée par un gouvernement comme contrepartie aux aides publiques n'était qu'une farce pathétique.

Mais à quoi bon dénoncer le symptôme quand la pathologie est systémique ? Il n'y a pas de « moralisation » possible, le leurre de ce mot se démontre tous les jours. Il ne s'agit pas de « moraliser » le capitalisme, il s'agit d'y mettre des règles. C'est-à-dire des lois, pas des « gentlemen's agreements » auto-gérés dont l'affaire du jour nous prouve l'inefficacité.

Les médias, les commentateurs, les Experts La Défense des plateaux-télés : tous fustigent les banquiers ou leurs animaux de compagnie les traders, comme des irresponsables. L'erreur est grossière : l'escroc n'est pas à la banque mais au gouvernement. Le dissimulateur n'est pas sur les places boursières mais à l'Élysée, à Matignon, à Bercy et à l'Assemblée.

roulette.pngCar si la BNP peut « continuer comme avant », c'est que, malgré les effets de manche de gouvernants complices, rien n'a changé. Du reste, à Libération la BNP a tranquillement rétorqué qu'elle « respectait scrupuleusement les règles établies pour les bonus dans les banques telles qu’elles ont été établies par le G20 ». Je vous laisse juge des décisions impitoyables et définitives qu'un G20 aux muscles bandés a bien pu prendre pour que tout reparte six mois plus tard comme au bon vieux temps. Tristes gouvernants de la planète, incapables malgré une crise d'une ampleur sans précédent de se réapproprier un pouvoir qu'ils ont abandonné depuis des décennies aux financiers.

Le Parti Socialiste lui, par la voix d'un communiqué justement outré ce soir, pointe les carences de l'État qui « n'est pas entré au capital des banques » renflouées il y a quelques mois. Nous progressons, le portait-robot du coupable commence à être ressemblant. Le trader n'est qu'un vague complice et le banquier un pauvre chef de bande à côté du laisser-faire du parrain gouvernemental.

Toutefois, le PS fait erreur : dans le cas de la BNP, l'Etat est justement entré dans le capital de la banque : en mars dernier, avec plus de 5 milliards d'euros d'actions achetées, il en est même devenu le principal actionnaire : 17% du capital. Mais, il faut écarquiller les yeux pour le croire, l'État a fait le choix de ne pas siéger au conseil d'administration ! Oui, ami lecteur, Sarkozy-Fillon-Lagarde ont fait de l'État un actionnaire principal qui ne veut pas administrer la BNP[3] : ne pas y mettre le nez, ne pas peser sur les orientations prises... et donc sur les modes de rémunérations de la banque !

doigts-croises.jpgAussi, à Christian Estrosi qui pousse l'enfumage jusqu'à préciser que « ce n'est pas le gouvernement qui vérifie si les banques respectent les règles en matière de rémunérations », je ne vois pas autre chose à répondre que : « Tu ne te foutrais pas légèrement de notre gueule, coco ? »

Double-jeu permanent entre mots dans les médias et vraie action en coulisse, novlangue néo-libérale où « vérité » de dit « propagande » et « contrôle » se prononce « désengagement », nous sommes là dans le schéma décidément classique de la droite : démanteler les possibilités d'actions de l'État pour mieux en montrer la carence, mieux démontrer l'indispensable laisser-faire de la sphère économique.

Notes

[1] Vie personnelle de l'auteur, avec de vrais morceaux pipoles dedans : Il y a une quinzaine de jours, mon aimable banquier (qui est aussi assureur, c'est vous dire s'il est honnête homme) me prélevait sa traditionnelle dime estivale : 12 €. Étant garçon fort organisé, j'ai pu, grâce à un incomparable rangement informatique dont j'ai le secret (bancaire ?), rapprocher cette somme de celle de 2008 : 7,50€. Je laisse quelques secondes au lecteur pour admirer la « très légère » inflexion du prélèvement de l'assuro-banquier : 60% ! Comme le clame fièrement la présentation des résultats de celui qui prend grand soin de mon argent, fournis aujourd'hui même à la presse ébahie: « Notre confiance dans la stratégie d’AXA se trouve renforcée par la solide performance du Groupe au premier semestre 2009 ». Tu m'étonnes...

[2] où pas un roi ne battait monnaie.

[3] Rappelons au passage que la crise a été d'autant plus bénéfique pour BNP qu'elle lui a permis au passage d'avaler Fortis, banque franco-belge qui ne valait plus que quelques roubles il y a un an. Et hop, une écrevisse de plus dans la musette.